L’essor du capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir collectif

Les économies du Nord dépriment, la croissance stagne, le nombre d’entreprises chute, le chômage et les inégalités augmentent, le nombre de pauvres aussi, mais la finance semble se porter mieux que jamais : les actionnaires du monde entier devraient en effet recevoir 133 milliards de dollars de plus en 2014 qu’en 2013, soit un record de 1 190 milliards de dollars de bénéfices redistribués par 1 200 entreprises cotées, et le nombre de multimillionnaires n’a jamais été aussi élevé. Cependant que depuis quelques semaines, se répand la rumeur d’une nouvelle crise financière mondiale imminente.

S’il est devenu classique de dénoncer les « dérives de la finance », rares sont les travaux macroéconomiques qui se sont intéressés à décrypter les grandes structures du capitalisme qui ont fait advenir ces dernières années le règne de la finance. C’est ce que réussit brillamment l’économiste Cédric Durand dans son dernier essai, publié aux Prairies ordinaires : Le capital fictif, comment la finance s’approprie notre avenir. L’économiste dresse en filigrane un constat d’urgence : « financiarisation, désindustrialisation et polarisation marchent de concert et signalent un déclin », notamment parce qu’elles procèdent d’un certain nombre de « contradictions sociales et économiques non résolues » à la source de la « grande régression sociale contemporaine ».

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Par-delà le bien et le mal

Cedric Durand entend mettre en perspective une lecture trop moralisante de la finance, comme si seule était en cause la cupidité des agents financiers (on songe à Bernie Madoff) dans les crises à répétition que nous avons connues ces dernières années. La triche est structurelle dans le milieu financier : « l’accès à une information privée est souvent la clé de la fortune sur les marchés financiers, d’autant que le risque de se faire prendre est relativement faible ». Et l’inégale répartition de l’aléa moral – qui caractérise une dilution de la responsabilité dans la chaîne financière amenant l’un des deux contractants à se comporter comme s’il était isolé du risque inscrit dans la relation économique – le cœur même du jeu financier.

Mais la lecture moralisante de la finance ne tient pas face à l’analyse empirique : dans la crise des subprimes, on observe par exemple que les agents responsables de la titrisation n’ont en fait pas anticipé la crise à venir et qu’ils ne se sont pas enrichis davantage que les autres – bien au contraire. Plus que de la cupidité individuelle, il convient donc de s’intéresser aux évolutions structurelles du capitalisme, qui toutes nous renvoient à la question politique.

L’appropriation de l’avenir

Le concept de capital fictif

S’il s’échange sur un marché spécifique, le capital financier – ou financiarisé – n’est pas indépendant de l’ensemble du procès productif. Dans le calcul de la valeur spéculaire entre toujours en ligne de compte une part de la valeur fondamentale, i. e. la valeur déterminée dans l’échange commercial des marchandises réellement produites. D’où une tension qui s’exprime essentiellement sur le problème de la liquidité : à travers elle, les détenteurs de capitaux tentent de récupérer leurs billes quand ils le veulent, comme si le capital investi pouvait se transformer en valeur à tout moment, alors même qu’il n’est qu’une promesse qui ne peut se réaliser que dans le processus de production et les temps contraints qui lui sont propres (où prend forme la contrepartie matérielle du capital gagé). C’est pour explorer cette tension entre finance (accumulation financière) et production (accumulation réelle) dans l’établissement et la répartition de la valeur que Cédric Durand explore à nouveaux frais le concept de capital fictif.

La référence marxiste

Marx lui-même a repris le concept de capital fictif. D’après-lui, le capital fictif (le crédit) permet de lever les barrières de l’autofinancement. Il stimule la production en prévalidant le procès de valorisation du capital – par l’échange ultérieur de marchandises résultant de l’investissement initial. La capital fictif acquiert alors une faculté magique : « l’argent acquiert la propriété d’engendrer de la valeur {…} de la même manière qu’il est dans la nature du poirier de donner des poires » (Marx cité par Durand). Le fonctionnement générique du capital fictif consiste en fait à produire des créances ou des titres dont la valeur découle de la « capitalisation des revenus anticipés ». Comme le souligne Durand, la capital fictif a ainsi pour effet de « préempter le procès de valorisation, tout en rendant celui-ci invisible » : c’est l’idée aujourd’hui répandue du capital qui « fructifie automatiquement ».

Les formes du capital fictif

Le capital fictif prend trois formes principales :

a) la monnaie de crédit : c’est-à-dire la mise en circulation sous forme de monnaie sonnante et trébuchante d’un simple signe monétaire, gagé sur les revenus à venir et non sur une réserve d’épargne disponible. C’est une création ex nihilo qui implique la « canonisation a priori du travail privé comme travail social ».

b) les dettes publiques : c’est-à-dire l’émission de titres obligataires nécessaires au fonctionnement de l’État. Son caractère fictif est évident : l’argent emprunté n’est pas mis en circulation dans le processus productif de valorisation cumulative associée au rendement monétaire – l’État n’étant pas un acteur économique cherchant à dégager des plus-values monétaires. Ce sont donc des créances sur le montant des futurs impôts.

c) les actions cotées en bourse et les obligation échangées sur les marchés financiers, qui sont, comme le rappelle Marx, « un titre de propriété [ou «  créances » pour les obligations, qui rémunèrent à terme sous formes d’intérêts et non sous forme de dividendes] sur une part proportionnelle de la richesse de la plus-value réalisée par ce capital ».

La liquidité comme dissociation

Le capital fictif prend toute sa puissance financière lorsqu’il devient liquide : quand des titres peuvent s’échanger à tout moment, c’est-à-dire être constamment payable et convertible en capital sonnant et trébuchant ; autrement dit, quand les titres deviennent des marchandises. C’est alors que le capital fictif tend à se dissocier subrepticement du processus productif de valorisation, suivant les voies d’une suraccumulation factice qui mène nécessairement à la crise.

L’essor contemporain du capital fictif

Or, comme le note Cédric Durand, cette forme de capital tend à devenir largement prédominante dans nos économies, qui deviennent donc de plus en plus fictionnelles. On observe « une montée en puissance des engagements de paiement sur la production à venir en proportion des richesses effectivement produites ».

Lorsque l’on observe les 11 pays les plus riches, on constate en effet que la part du crédit dans le PIB passe de 72% à 174% entre 1970 et 2007, avant de subir une légère contraction suite à la crise des subprimes. Même dynamique pour le poids de la dette publique dans les économies développées, qui grimpe subitement dans les années 1980 suite aux politiques néolibérales d’augmentation des taux d’intérêts – lesquels se répercutent indirectement sur les emprunts publics : on passe de 30% à 89% du PIB entre 1970 et 2012. Quant au ratio moyen concernant les actions, il passe de 32% du PIB en 1980 à 85% en 2012. Au total, le poids moyen du capital fictif dans les pays riches passe donc de 145% du PIB en 1980 à 340% en 2012. Conclusion : lors de ces trois décennies, la valeur financière n’a cessé de progresser par rapport à la quantité de richesses effectivement produites.

D’où viennent les profits financiers ?

Dès lors, Cédric Durand s’attache à poser la bonne question, celle de savoir comment du capital fictif se change en accumulation de profits sonnants et trébuchants. Bien que générés par des processus financiers, ces profits ont un pouvoir d’achat bien réel : ils constituent des droits de tirage immédiats sur la richesse produite. Générés par la sphère financière, ces profits ne correspondent pourtant pas à la création matérielle de richesses réelles, mais au simple jeu à somme nulle qui consiste à échanger des signes monétaires calqués sur l’anticipation des agents financiers. « Les profits financiers incarnent de la valeur mais ne sont pas issus de la production de valeur », résume l’auteur. Par conséquent, la profitabilité financière ne peut que résulter non pas de la création mais du transfert de revenus issus du procès de production. Se pose alors la question éminemment politique du contenu social des profits financiers.

Cédric Durant identifie trois sources de revenus financiers, auxquels il associe des formes particulières de contradictions sociopolitiques : les intérêts, les dividendes et les plus-values réalisées lors de cession d’actifs.

L’antagonisme créanciers/salariés

Concernant les intérêts associés au crédit, il s’agit de profits d’aliénation résultant d’un prélèvement direct sur le revenu des ménages permis par la seule possession inégalitaire du capital : « c’est une forme d’exploitation secondaire, indépendante de l’extraction de la plus-value dans le procès de production » – une expropriation en dehors du mode de production. Le prêt à la consommation s’est notamment développé ces dernières années, en réponse à la baisse des salaires pour partie. Cédric Durand mentionne cet exemple saisissant : « En avril 2014, pour un emprunt de 1 000 euros, le taux effectif global appliqué par la Cofinoga était de 19 % (!) contre un taux de refinancement à la BCE de 0,25%. »

L’antagonisme créanciers/citoyens

La dette publique crée quant à elle un rapport antagonique entre les créanciers et l’ensemble de la communauté politique, ponctionnée sous forme d’impôts ou de réduction des services publics. Elle est aujourd’hui détenue en majorité par les plus riches. Or, « comme les prélèvements fiscaux sont insuffisamment redistributifs, les intérêts de la dette publique ont contribué à la concentration des revenus parmi les 1 % les plus riches » ; elle est donc une source d’accroissement des inégalités. Cédric Durand rappelle que le contrôle des dettes publiques est aujourd’hui devenu un enjeu géopolitique : « La libéralisation et l’internationalisation des marchés de la dette publique donnent aux marché la possibilité d’étrangler les finances publiques via des hausses de taux d’intérêt lorsqu’ils doutent de la capacité des États à mettre en œuvre des politiques leur garantissant les rendements et les profits espérés ». La crise grecque en est un bon exemple. La souveraineté des marchés l’emporte alors sur celle des peuples.

L’antagonisme actionnaire/entreprise

Enfin, les revenus liés aux actions et obligations d’entreprise relèvent d’une forme de rente (simple mise à disposition d’un capital-argent oisif) prélevée sur la production (le fameux « coût du capital ») au détriment de l’investissement et des salaires. L’extrême liquidité de ces titres permet d’atténuer le risque associé : les actionnaires captent une plus-value de plus en plus substantielle de la production sans un assumer de responsabilités fortes dans l’entreprise. Le «  désir-maître » (Lordon, 2010) de l’actionnaire entre dans un rapport antagonique avec le collectif de travail, voire le procès de production dans son ensemble. Cédric Durand mobilise ici le concept de parasitisme pour parler des revenus captés sur les entreprises par des entités qui se tiennent à distance du procès de production et de sa matérialité sociale.

Aliénation de l’avenir

Les profits d’aliénation, liés à l’usage du capital fictif, ressortent à chaque fois de formes différentes « d’accumulation par dépossession » (David Harvey), c’est-à-dire de profits qui ne sont pas issus de l’exploitation du travail. Du destin individuel d’une vie minuscule qui s’endette pour survivre au devenir systémique d’une société humaine, le capital fictif apparaît donc comme un vaste dispositif de préemption de l’avenir. Par ricochet, nous mesurons alors l’ampleur du pouvoir de la propriété privée, concentré dans les mains peu nombreuses des détenteurs de capitaux : son immense faculté à surdéterminer le présent dans lequel nous vivons.

Les ambivalences de l’action publique

Il faut également s’arrêter un instant sur les gains en capital réalisés par les institutions financières (assurances, banques, fonds de pension etc…). Outre les commissions qu’elles reçoivent pour les opération financières courantes qu’elles exécutent, ces institutions se rémunèrent sur le placement financier de leurs actifs. Autrement dit, « les profits que peuvent générer ces institutions proviennent de leur capacité à obtenir des taux de valorisation de leurs actifs qui soient supérieurs à l’évolution dynamique de leurs engagements » (remboursement des sinistres, pensions à verser, etc.) Ces institutions sont donc extrêmement vulnérables à la volatilité des marchés financiers.

Le problème est qu’elles assurent des fonctions sociales indispensables dont la continuité doit donc être garantie directement par l’État, comme cela s’est produit en 2008 par exemple. Les « profits politiques » ou la prise d’otage des institutions financières Or, comme le souligne Cédric Durand, puisque « ces garanties publiques {…} leur permettent de se financer à moindre coût, elles constituent une forme de subvention » – cette subvention implicite est évaluée, concernant les grandes banques du continent européen, à 223 milliards d’euros, soit 1,8 % du PIB européen, pour l’année 2012. D’où l’on peut conclure que, comme une grande partie de ces profits est subventionnée par la collectivité (qui soutient des cours qui se verraient brutalement dévalorisés s’ils restaient déterminés par le seul jeu des acteurs financiers), leur privatisation est parfaitement illégitime. Cédric Durand parle ici de profits politiques associés aux politiques de stabilisation financière, où « la communauté financière se dresse comme un corps homogène face au reste de la société {…} ».

L’aléa moral des sauvetages financiers

En s’appuyant sur les thèses de l’économiste américain Hyman Minsky, Cédric Durand souligne alors les « paradoxes de l’intervention publique ». Celle-ci se manifeste de deux façons : via la Banque centrale, qui joue le rôle de prêteur en dernier ressort pour endiguer l’assèchement du crédit, via l’État, qui s’endette afin de soutenir la demande (qui elle-même conditionne revenus et profits). On constate ainsi que la puissance politique est inextricablement mêlée à l’industrie financière, non-seulement en amont, en déterminant le cadres et les normes qui la régissent, mais également en aval, en traitant ses effets néfastes sur la vie sociale. Elle actionne alors les leviers monétaires (création de monnaie) et budgétaires (endettement et redistribution). Et lors des crises récentes, malgré des dégâts considérables pour les populations les plus fragiles, les politiques d’endiguement ont plutôt bien fonctionné – qu’il s’agisse du krach de 1987 aux États-Unis, de la crise mexicaine de 1994, de la crise asiatique de 1998, de la crise de la nouvelle économie en 2001 ou de celle des subprimes en 2008.

Sauf que cette intervention en aval n’est pas sans conséquences : elle produit deux effets dialectiques. D’une part, les marchés financiers tendent à intégrer la protection offerte par les États dans leurs prises de positions spéculatives et subséquemment à prendre plus de risques. Ce que nous explique Cédric Durand, c’est que le too big to fail (trop grand pour que l’on puisse permettre de le laisser tomber) concerne en réalité l’ensemble du secteur financier. Une sorte de « méta-aléa moral» s’impose. En réalité, le sauvetage du secteur financier revient donc in fine à « valider la structure des passifs » de ses opérateurs. D’autre part, les acteurs politiques quant eux s’illusionnent en pensant qu’ils pourront traiter n’importe quelle crise et se complaisent alors à lâcher de plus en plus la martingale financière. Nous sommes donc pris dans une sorte de « supercycle » infernal où les institutions publiques centrales contiennent la baisse des valeurs financières mais n’entravent pas leur hausse : ce faisant, le risque systémique ne cesse d’augmenter, crise après crise comme jour après jour.

L’énigme des profits sans accumulation matérielle

Mais il reste une question en suspend : comment la finance peut-elle continuer à dégager des profits sans cesse grandissants quand la croissance stagne dans les pays riches, quand les économies du Nord tendent de plus en plus à rejoindre un état stationnaire, voir récessif ? La financiarisation de l’économie n’est-elle pas finalement une entrave au développement des forces productives ? Au cours des dernières décennies, à mesure que le capital fictif se répandait, les dépenses d’investissement en capital fixe n’ont cessé de se réduire ; pourtant les profits continuent, eux, d’augmenter.

La pression domestique

Certes la libéralisation financière à marqué la « revanche des rentiers » sur l’époque des politiques sociales keynésiennes et leur capacité à ponctionner, grâce à la hausse des taux d’intérêt, une part croissante de la plus-value dégagée par les entreprises. Le tournant néolibéral des années 1980 marque le développement d’une « nouvelle idéologie d’entreprise » tournée vers la « maximalisation de la valeur pour l’actionnaire », ce qui induit un basculement stratégique des cadres et la mise en place de techniques managériales micro-individuelles, jouant sur la fragmentation des conditions salariales : les actionnaires se voient ainsi attribuer une sorte de « pouvoir disciplinaire ».

Le court-termisme se change en norme structurelle : il ne s’agit plus de « conserver et réinvestir », mais de « restructurer et de distribuer », c’est-à-dire de flexibiliser le travail et d’externaliser un certain nombre de tâches en créant de multiples chaînes de sous-traitance. Cette restructuration du tissu productif vise simplement à redistribuer les rapports de force entre actionnaires, managers et salariés, en transférant l’assomption du risque du capital vers le travail ; plus on s’éloigne du centre connecté aux flux financiers liquides (la maison-mère), plus la dégradation des conditions de travail se trouve violente (chez le fournisseur en bout de chaîne).

Bien entendu, cette logique prédatrice se trouve relayée par les institutions et les acteurs politiques qui votent et appliquent les lois de précarisation du travail par exemple (cf. l’ANI), par toutes les politique dites « d’ajustement structurel ». Autrement dit, une première réponse à l’énigme des profits sans accumulation réside dans le transfert des richesses opéré par une pression accrue de l’oligarchie financière sur les économies domestiques des pays riches.

L’impérialisme

Mais la seconde réponse à cette énigme, et la principale, réside tout simplement dans les évolutions économiques induites et désignée par «  la mondialisation ». La libéralisation des échanges financiers et commerciaux a en effet ouvert au capital accumulé de nouveaux territoires où exercer son influence. Elle lui a ainsi permis de profiter non-seulement de nouveaux marchés via les investissements directs à l’étranger (IDE) qui transitent d’ailleurs souvent par des paradis fiscaux, mais également de ressources en matière premières (intrants) ou en main d’œuvre industrielle à bas coût. L’excédent de travail disponible a permis mécaniquement de faire baisser son prix par le jeu de la concurrence, et de faire pression sur les législations domestiques des pays du centre. Les firmes peuvent ainsi importer des produits intermédiaires ou finaux à bas coût, revendus ensuite au prix fort sur les marchés domestiques qu’elles contrôlent sous forme d’oligopoles. Ce faisant, les pays du centre se trouvent quant à eux « cantonnés à des activités de support ou des services à faible valeur ajoutée (en particulier les services à la personne) qui ne peuvent être échangés dans le cadre du commerce international. »

Autrement dit, le capital fictif s’est mis à surexploiter de façon asymétrique les ressources des pays du Sud. Une polarisation planétaire accrue se développe alors entre les pays riches et les pays pauvres et la réalisation de profit passe bien plus par le contrôle impérial de nouveau réseaux productifs – dont la chaîne culmine dans les marchés financiers – que par les dépenses en investissement, ce qui explique le piètre résultat des entreprises sur le niveau de l’emploi et des salaires dans les pays du centre. Le profit des actionnaires découle simplement de l’exploitation éhontée d’une main d’œuvre lointaine, concentrée dans un ensemble de zones franches où le droit du travail est quasiment inexistant. C’est dans l’une d’elle par exemple que le 24 avril 2013, 1 138 ouvriers sont décédés dans l’effondrement d’un immeuble vétuste qui abritait des ateliers textiles emplis d’étiquettes Mango, H&M, Carrefour, Bennetton, Wal-Mart, etc. Ces travailleurs étaient payés moins d’un euro par jour, rappelle Cédric Durand…

Il en arrive ainsi à la conclusion suivante : « Le renforcement de l’oligarchie financière, l’affaiblissement du mouvement ouvrier dans les pays riches et l’impérialisme font bel et bien système ». À la stagnation économique, les ploutocrates répondent par l’écrasement.

De la souveraineté

L’essai de Cédric Durand a l’immense mérite de combiner dans l’analyse tant les logiques internes du capitalisme que ses déterminations sociopolitiques externes. À l’essor du capital fictif correspond une politique, une géopolitique même. Sans le soutien inconditionnel des autorités publiques, l’hégémonie de la finance tomberait en poussière ; mais elle nous entraînerait tous dans sa chute. Elle est un « maître-chanteur ».

Ce livre dresse fondamentalement un constat d’urgence ; l’essor du capital fictif fait courir des risques systémiques à l’ensemble de l’économie qui ne cessent de croître et dont les conséquences seront désastreuses pour les peuples. Que faire ? Peut-être commencer par récupérer le pouvoir monétaire, budgétaire, réglementaire, c’est-à-dire par repenser, pour les forces de gauche attentives au progrès social, la question délicate de la souveraineté. Qui décide et décidera demain de la matérialité du monde, c’est-à-dire des rapports sociaux et du relief de la vie quotidienne ?

Le candidat Hollande voulait combattre la finance ; le monarque élu n’en a rien fait. Il convient donc de s’organiser pour modifier l’agencement des normes fondamentales et des institutions qui font vivre la démocratie et organisent la distribution du pouvoir, ce qui revient à se battre pour l’instauration d’une nouvelle République, sociale et écologique. D’un mot : renverser le régime pour remettre l’histoire sur ses pieds.

Clément Sénéchal

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3 réflexions sur « L’essor du capital fictif : comment la finance s’approprie notre avenir collectif »

  1. Votre analyse n’est pas exacte à mon avis. Le problème se situe dans la décorrélation entre la valeur du capital et la valeur de la production dans leur ensemble. Si la production correspond à quelque chose de plus ou moins réel le capital peut être créé ex nihilo par des règles fixées par le pouvoir politique. Le capital n’est rien d’autre que la propriété en général et c’est le pouvoir politique qui fixe des règles de propriété à sa guise. Et c’est en changeant ses propres règles juridiques de propriété qu’il peut modifier l’évolution de l’économie réelle.

    Je pense que toute distinction entre un capital fictif et réel est erronée. La valorisation excessive de l’immobilier, des objets de l’art et de tout autre objet de valeur que l’on peut vendre et acheter sur le marché contribue aussi au marasme économique actuel. Et c’est la baisse de la valeur de l’ensemble de ce « patrimoine » qui serait nécessaire pour sortir de l’impasse actuelle. Et sa « valeur » dépend du pouvoir politique en place qui peut la faire baisser à sa guise s’il le souhaite bien sûr.

    La politique monétaire est au cœur des règles juridiques dont le pouvoir politique dispose. Une politique monétaire n’a rien à voir avec des théories économiques, aucune théorie économique ne justifie le postulat de la lutte contre l’inflation. Il s’agit d’une décision purement politique correspondant à une forme de répartition des richesses dans la société. C’est pourquoi (entre autre) que le discours sur l’impuissance politique est complètement aberrant et mensonger.

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