La fronde, symptôme de la déliquescence du politique ?

S’il fallait dresser le diagnostic de la déliquescence politique qui gagne le pays, peut-être faudrait-il finalement s’intéresser en premier lieu au symptôme navrant mais ô combien révélateur de la « fronde » qui remue les rangs socialistes. La crise civique – progression inexorable de l’extrême-droite corrélée à une abstention structurelle – repose en réalité sur une crise diffuse de la faculté d’agir, c’est-à-dire de l’exercice de la souveraineté : apathie ou ressentiment des gouvernés d’une part, trahison des gouvernants et affaiblissement de l’appareil d’État d’autre part. À ces lésions politiques sur lesquelles purule le franchouillard-nationalisme, s’ajoute aujourd’hui le phénomène des « frondeurs » initié par « l’appel des 100 ».

Lancé suite à la déroute des municipales et la nomination de Manuel Valls comme Premier ministre, ce collectif flamboyant (réunissant notamment une petite cinquantaine de parlementaires) devait apporter la contradiction aux dérives néolibérales du nouveau pouvoir socialiste, proposer une « réorientation » à gauche des politiques menées et entendait, dans une prise de conscience salutaire : « agir, et ne pas subir ». Lucides, ces dignitaires mécontents critiquent dans leur appel le « fonctionnement pyramidal de la Vème République », cette verticale du pouvoir impitoyable avec les contre-pouvoirs institués, dont bien évidemment le Parlement. Las, quelques semaines plus tard, alors que plusieurs votes décisifs ont eu lieu à l’Assemblée nationale, les rebelles de couloirs et de colonnes ont déjà dissous leur volonté d’action dans une agitation vaine et indolore, devenant de fait les meilleurs alliés de la crise contemporaine du politique. À l’homme révolté qui, selon le mot de Gramsci, « hait l’indifférence », s’est substitué le frondeur ravalé, tremblotant sa propre différence.

La dissociation de la société et de l’État

Les « frondeurs » ont encore fait parler d’eux récemment, lors du vote crucial sur le budget rectificatif de la Sécurité sociale, ce mardi 8 juillet 2014. À travers ce budget spécifique, il s’agissait pour le gouvernement de graver dans la loi le « pacte de responsabilité » décidé par l’Élysée sur les bons conseils du MEDEF, avec le soutien indéfectible du nouveau Premier ministre. Logique néolibérale simple : déporter un certain nombre de « coûts » affectés aux propriétaires des moyens de production vers les travailleurs, c’est-à-dire déséquilibrer d’autant, au nom de la compétitivité prescrite par la concurrence libre et non-faussée, le rapport de force entre travail et capital en faveur du capital accumulé.

Le projet de loi rectificatif de financement de la Sécurité sociale prévoit ainsi que d’ici 2017, les entreprises seront exonérées de 41 millions d’euros de cotisations sociales. Mais comme la loi oblige le gouvernement à compenser le manque à gagner de la Sécu, ces défauts de financement seront reportés sur le budget de l’État, c’est-à-dire supportés par tout un chacun, à commencer par les plus modestes (- sans parler du fait que la nouvelle ponction opérée sur le budget de l’État sera un nouveau prétexte pour intensifier les politiques d’austérité). Ainsi les retraites supérieures à 1200 euros par mois – près de la moitié des pensions – seront gelées pendant 18 mois. Et Manuel Valls de prévoir également le gel des allocations familiales et des allocations d’inactivité pour le budget 2015 qui sera débattu cet automne.

La rationalité du « pacte de responsabilité » consiste en définitive à désocialiser toujours plus la production et les ressources qu’elle génère. Sortir un peu plus la propriété capitalistique du tissu de responsabilités réciproques sur lequel tient le contrat social, étancher encore et encore la plus-value jusqu’à l’exonérer des obligations civiques afférentes à sa constitution sociale, désolidariser unilatéralement le pouvoir du capital de la force de travail, disculper la recherche de profits privés du souci de l’intérêt public. Et désagréger ce faisant les divers secteurs, entités et temps d’une vie sociale de moins en moins collective.

En creux se poursuit l’affaiblissement de la capacité financière de l’État, sa capacité d’action quotidienne, l’inscription de la puissance publique dans les mailles les plus fines de la production sociale. Il s’agit de briser le parallélisme entre la société et l’État, de découpler, de dessouder, de séparer l’un et l’autre. Et plus cette logique néolibérale s’applique, plus l’État ressemble à quelque chose d’extérieur, d’étranger et d’hostile : vaine, son action est par voie de conséquence perçue comme illégitime, comme gênante, surnuméraire. Dès lors que l’opérateur pratique de la décision publique sombre dans l’insignifiance, c’est la politique elle-même et ses élus qui tombent dans le discrédit. Ainsi vont les choses lorsque que l’on fait de l’impuissance de l’État une ligne politique.

Or c’est dans cette béance ouverte entre la société et l’État que croît le poujadisme rancunier et débilitant sur lequel prospère le franchouillard-nationalisme.

La fronde et le néant

Conscients de cette fuite en avant, de cette spirale négative attestée par les résultats désastreux des dernières élections européennes, les « frondeurs » avaient donc décidé « d’agir, et ne plus subir ». Mais qu’ont-ils fait ? Rien. À tel point rien que le néant semble être devenu une nouvelle ligne de conduite, un ethos à la mode. Qu’on en juge : ils se sont abstenus lors du vote de confiance à Manuel Valls sur le principe du pacte de responsabilité (résultat : 306 voix pour, 239 contre). Puis ce vendredi 4 juillet 2014, alors même qu’aucun de leurs amendements n’avait été retenu, ils ont massivement voté pour le budget rectificatif (307 voix pour, 237 contre) avant de s’abstenir une nouvelle fois sur le texte de mise en application concrète du pacte de responsabilité (272 voix pour, 234 contre). À chaque fois pourtant, si tous les parlementaires socialistes entrés en rébellion avaient voté contre, la funeste ligne de pente suivie par le gouvernement aurait pu être brisée.

Ainsi quand le frondeur Pouria Amirashi affirme à Libération, après un bilan d’une indiscutable clarté, que : « la cohérence de gauche, c’est nous qui l’incarnons », il ajoute à la désuétude générale et peut-être irréversible qui frappe la parole politique. Plus loin le député de l’aile gauche s’éblouit d’avoir « installé un fait parlementaire inédit dans la Ve République », alors qu’il sont l’éclatante démonstration de l’aliénation pathétique des parlementaires.

La fronde apparaît pour ce qu’elle est, un mouvement d’humeur incertain, un fumigène de plus, une intrigue de palais, un revers de main inoffensif devant la télé. En réalité les frondeurs occupent une fonction cathartique : ils donnent l’illusion que la solution viendra du PS. Ils se couvrent comme ils peuvent avant le désastre à venir. Ils saisissent une occasion d’exister dans les dîners en ville. Ils se faufilent dans les tribunes, se positionnent pour le prochain congrès. Ils tentent de former un sas de décompression pour la colère qui monte de leur base politique et sociologique. Ils changent les mots en pacotilles, en confettis.

Ils tentent en fait d’étouffer la révolte. D’en réguler les conséquences. Ils temporisent. Conservateurs objectifs. En s’instituant dépositaires de tensions sans conséquences, condamnant dans les verbes tout en cautionnant dans les actes, ils en désamorcent le contenu politique, la déflagration, la réalité : d’un mot, ils enrayent la conflictualité, la dévient dans les canaux sûrs du spectacle. Ils compriment le vent violent qui devrait surgir dans n’importe quelle démocratie soumise à la menace grandissante de l’orage néofasciste. Ils soufflent le chaud et le froid au point d’attiédir le débat public, jusqu’à le rendre négligeable, odieusement négligeable.

Et mieux vaut ne pas parler des autres parlementaires socialistes qui paraît-il seraient, dans leur majorité, sur la même longueur d’onde que les « frondeurs ».

Le PS se donne ainsi comme un parti totalisant qui détient le tout et son contraire, le positif et le négatif, le pouvoir et sa contestation, la bonne et la mauvaise conscience. Les frondeurs ne sont qu’une variété, la pire peut-être, du grand renoncement politique ordonné par le Parti socialiste.

Les mains vides

Au-delà, ils posent un problème majeur : celui de la souveraineté élective sur laquelle repose notre modèle républicain. Écoutons la touchante contrition de l’un des tonitruants frondeurs, l’élu breton Philippe Noguès après son abstention lors du vote du budget de la Sécu : « Je me suis abstenu la mort dans l’âme, dit-il. Je suis frustré. Si nous avions été une dizaine à voter contre, j’y serais allé. Mais là, nous n’aurions été que 4, grand maximum. Cela serait revenu à nous dissocier des autres et à sortir du groupe. » Si nous compatissons à sa peine, sûrement profonde, une question décisive se pose néanmoins : à quoi bon voter pour des gens qui s’abstiennent ? Pourquoi déléguer la parcelle de souveraineté que chaque citoyen possède si les députés refusent d’en exercer le pouvoir ? Peut-on sérieusement pleurer l’abstention populaire quand on pratique l’abstention mondaine ? Que peuvent bien représenter des représentants qui ne suivent ni leur mandat ni mêmes leurs propres convictions ? La lâcheté, sans doute. Et dans ce cas, le vote n’a plus de sens, et la démocratie avec lui.

D’aucuns répondront que la Vème République limite les marges de manœuvres des parlementaires. C’est vrai. Mais si le régime est à ce point verrouillé qu’un député de la nation ne puisse voter librement, alors c’est que nous sommes en dictature. Le coup d’État permanent, disait François Mitterrand, dans un essai qui gagnerait à être relu attentivement. Or en dictature, il y a bien d’autres choses à faire que de signer des tribunes dans le JDD. À commencer par rompre les rangs et entrer en résistance.

En réalité, les frondeurs font penser à la critique que Charles Péguy opposa aux discours moraux échafaudés par Kant. Le philosophe allemand est en effet connu pour avoir développé une métaphysique des moeurs proche du sublime, une morale de vie d’une grande finesse, rassemblée à un niveau cristallin dans « l’impératif catégorique », concept regroupant plusieurs maximes capables de régler la conduite de chacun selon les principes d’une justice théoriquement incontestable. Péguy répliqua que « le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. Et nous, nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses nous avons quelquefois les mains pleines ». Rien d’autre ici qu’une critique simple mais efficace de l’idéalisme – même fortement nuancé – qui résidait encore dans la philosophie kantienne.

Or il serait grand temps que les hérauts de la bonne conscience socialiste sortent leurs mains de leurs poches ; qu’ils cessent de noyer la politique dans la volupté blanche de la morale et se servent de leurs mains pour agir. Car sinon c’est le peuple qui se trouve les mains vides. Et d’une main vide qui se replie éclot toujours un poing qui se lève.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire », disait Albert Einstein. J’espère au moins que la vue est belle, depuis les bancs de l’hémicycle.

C.

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5 réflexions sur « La fronde, symptôme de la déliquescence du politique ? »

  1. Remarquable analyse, mais qui passe presque sous silence le rôle du parti (PS ici, mais quid du PG ou d’un autre…) et de la discipline nécessaire à son fonctionnement. La liberté de conscience du député doit l’emporter sur la discipline de vote, mais combien de partis, surtout de gauche, l’admettent, même après les dégâts du centralisme démocratique?
    Oui un député doit voter selon ses convictions et, pour cela, prendre le risque de retourner devant ses électeurs, mais que penser du rôle des groupes à l’Assemblée et du pouvoir que leur donne le règlement sur les rapports et les prises de parole?
    Les tenants d’une 6ème république ont peut-être réfléchi à cette question?

    1. On peut réfléchir à la question du mandat impératif. Mais surtout à la question de la révocation des élus : sachant qu’ils peuvent être révoqués à mi-mandat par leurs électeurs, les élus seront d’abord plus enclins à faire campagne sur des programmes clairs, ensuite à rester proches de ces programmes (qui sont le contenu de leur mandat) en dépit des question de « discipline de vote ». Le problème actuel est que l’irresponsabilité des élus vis-à-vis du peuple les orientent vers un suivisme majoritaire, quand bien même la ligne politique appliquée ne correspond pas à ce pourquoi ils ont été élus (ici, le néolibéralisme fracassant de Valls et Hollande).

      1. Et que pensez vous de l’idée de mandat unique dans une vie ? Je pense pour ma part que ca évite la professionnalisation politique et impose ainsi d’avoir des élus encrés dans la réalité du peuple (pas de tour d’ivoire).

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