Le triomphe de l’extrême-droite ou la crise de la faculté d’agir

Dans quel état d’inconséquence politique sommes-nous tombés ? Que s’est-t-il passé ? Rien, ou si peu. La victoire de l’extrême-droite aux élections européennes vient de loin, elle s’est avancée lentement, en pleine lumière ; et pourtant rien n’est advenu pour l’endiguer, les grands appareils idéologiques ont continué leur ronde funèbre comme si de rien n’était. Et depuis ? Toujours rien. C’est sans doute le pire, d’ailleurs : la vacuité qui règne dans les rangs du pouvoir pendant que la dislocation démocratique s’accentue paisiblement. Et voilà que le pays de la grande Révolution donne au monde le pathétique spectacle d’une entreprise familiale bouffonne comme seul recours politique dans les urnes à moitié vides du suffrage universel.

Du résultat des élections européennes émergent donc deux faits majeurs : l’abstention structurelle qui ronge l’édifice démocratique et défait instantanément toutes les paroles politiques qui font mine de s’y référer, et la victoire subséquente d’un Front national qui, peu à peu, déverrouille tous les loquets institutionnels qui le tenaient à bonne distance du pouvoir. L’abstention apparaît donc comme la condition sine qua non de la nouvelle centralité politique de l’extrême-droite en France. Or quand la majorité des citoyens décide de ne plus voter quitte à devenir les idiots utiles du néofascisme – pour ne pas dire leurs alliés objectifs – la crise du fait civique atteint une profondeur inquiétante et dangereuse.

Cette crise civilisationnelle où la montée de l’insignifiance (au sens de Castoriadis) et le ressassement des pulsions de mort (au sens de Freud) se mêlent étrangement, revêt d’après moi quatre aspects majeurs : crise du fait gouvernemental, crise du fait politique, crise du fait partidaire et crise du fait individuel.

La trahison perpétuelle

François Hollande porte une responsabilité historique dans cette situation. Que la politique menée depuis son élection soit une politique de droite (ANI, pacte de responsabilité, loi bancaire, Florange, gel du point d’indice des fonctionnaires, recul du départ à la retraite) apparaît aujourd’hui comme un problème quasiment subsidiaire : le vrai problème réside dans le fait qu’il n’a pas été élu pour mener cette politique, car il s’est présenté comme un candidat de gauche et se présente encore comme un dirigeant de gauche : social-démocrate, dit-on. À cette aune, le fait électoral apparaît comme un vaste truc, un jeu de bonneteau destiné à donner le pouvoir à une caste irresponsable devant ses engagements. Résultat : l’urne n’apparaît plus comme un moyen d’expression solennel mais comme une vulgaire offrande à des collecteurs illégitimes.

Ce faisant c’est toute la parole politique – et par ricochet toute forme d’engagement politique classique, sous forme de campagne et de concours au scrutin – qui tombe dans la poussière du discrédit. D’autant que la question européenne souffre d’un précédent douloureux : en 2005, au terme d’un temps démocratique de grande qualité, le Traité européen, et avec lui la constitutionnalisation de toute une série de normes néolibérales destinées à imposer le carcan de l’économie de marché aux nations, avait été clairement rejeté. Avant d’être réhabilité sous le nom de traité de Lisbonne par un vote du Congrès sous les dorures silencieuses de Versailles. Et voici aujourd’hui que tout le monde découvre que l’UE négocie sans mandat un nouveau traité de libre-échange avec les États-Unis (TAFTA) – c’est-à-dire un violent réordonnancement des rapports de dépendance entre capital et travail – sans que nulle part il n’en soit fait une question politique.

Les peuples ont de la mémoire. On ne les martyrise pas impunément. La trahison comme mode de gouvernement fait des ravages dont on perçoit mal le souffle dans les couloirs de l’Élysée, tant la Ve République isole. Mais partout ailleurs, elle blesse sans rémission.

L’affaissement du pouvoir

Le second tort majeur de François Hollande vient sans doute de la pratique du pouvoir qu’il a instituée. S’il est coupable d’avoir mené une politique contraire au mandat sorti des urnes, il est plus coupable encore de l’avoir menée sans enthousiasme, d’avoir abandonné totalement la bataille culturelle, d’avoir plombé la langue par des esquives et de vains calculs technocratiques : d’avoir en somme aggravé la dépolitisation de la société française. Où sont les lignes de failles, les reliefs, les ruptures ? Où est le récit conflictuel qui laisserait encore accroire que l’histoire continue ? Où sont les mots, les arguments, les philosophies de la cité dans l’exercice présidentiel de François Hollande ? Nulle trace.

Le consensus, cet axiome de ce qu’on appelle la « méthode Hollande», apparaît en fin de compte comme l’art de disperser les contraires, d’affaiblir l’attention, de dévitaliser les affects virulents qui fondent une démocratie vivante, magnétique. On ne fait pas l’Histoire sans imagination.

Cette pratique lénifiante du pouvoir ne pouvait déboucher que sur une crise de grande ampleur de la faculté d’agir, ce goût de l’action (voisin de celui de créer, de commencer à nouveau) qui naît à l’intérieur de tout pouvoir pourvu qu’il soit réellement collectif, ainsi que le soulignait justement Hannah Arendt (1). François Hollande n’entraîne rien ni personne. Les conseillers élyséens quittent le saint des saints les uns après les autres, fourbus d’anecdotes pour les dîners en ville mais las des journées noyées dans la désillusion. L’ennui gagne, impose sa léthargie, change en velléités les ambitions. Si le documentaire de Patrick Rotman – opportunément appelé « Le pouvoir » – consacré aux premiers mois du mandat Hollandais est intéressant, c’est uniquement sur ce point : il laisse cruellement entrevoir cet infantilisme ambiant qui règne autour du président, cette atmosphère incertaine, anxieuse. Peur non pas d’un président au tempérament particulièrement autoritaire, mais plutôt d’un homme sans conviction profonde ni énergie créatrice. La peur du vide, tout simplement. La triste vie de château. L’apparat sans grandeur.

François Hollande n’a donc pas seulement désorienté le peuple, il l’a tout simplement éloigné. Mais que pourrait faire d’autre un homme qui refuse de se donner les moyens d’agir ? Hollande est aussi la victime consentante du téléscopage des souverainetés où se perd la lisibilité des décisions. Qui décide ? Bruxelles ou l’État français ? Qui délibère ? La Commission européenne ou l’Assemblée nationale ? En acceptant la dérive autoritaire d’une Union européenne qui n’a pas hésité à transformer certains de ses États-membres en semi-protectorats pour satisfaire aux exigences de la rente internationale, les dirigeants politiques ont inconsciemment scié les branches sur lesquelles ils s’étaient péniblement hissés. Ne leur restent plus que les coups de mentons de pacotille, les mises en scène éculées d’un volontarisme impuissant et désordonné, défié de lui-même.

Le néolibéralisme, dictature sans dictateur, continue d’avancer ses pions, brise une à une les digues de l’État social. C’est sans doute là que réside sa ruse : à force de mettre en scène l’impuissance d’un État tout juste bon à rembourser d’impitoyables créanciers, tel un enfant trop dépensier, à quoi donc le vote peut-il encore servir ? Si l’État n’est plus capable d’agir que pour offrir ce qui restait en commun à ses citoyens aux intérêts particuliers du secteur privé, à quoi bon élire encore des représentants ? Finalement, pourquoi continuer de s’intéresser à l’État ? L’abstention structurelle (en hausse tendancielle depuis une trentaine d’années) corrélative aux économies en voie de néolibéralisation avancée témoigne de l’avancée dans le corps social du raisonnement suivant : de l’impuissance de l’État résulte que mon vote n’a plus aucun effet positif sur l’amélioration de mes conditions de vie concrètes, et que toute mon énergie doit par conséquent être uniquement dirigée vers la jungle du marché afin d’assurer la reproduction de mes conditions d’existence. D’un mot, le vote a perdu son pouvoir matériel. Dépossession économique et dépossession politique vont toujours de pair.

Si les possibilités de réalisation effective de l’intérêt général inscrites dans la souveraineté politique font défaut, alors le bulletin de vote devient un morceau de papier sans autre valeur que celle d’un morceau de papier.

Cette crise de la faculté d’agir prend deux tours morbides qui ne sont finalement que les deux faces d’une même médaille : l’indifférence nihiliste de l’abstentionniste, et le ressentiment borné du frontiste.

The partisan

La crise civique touche aussi les partis, autrement dit le rapport entre le citoyen et le partisan. La vie politique française a été dominée ces dernières années par deux grands cadavres en voie de décomposition, le Parti socialiste et l’Union pour un mouvement populaire, l’un et l’autre mimant des affrontements idéologiques aussitôt abandonnés une fois conquises les voitures de fonction. Le PS vient de perdre la moitié de ses élus (30 000 aux dernières élections locales), l’UMP se noie lentement dans les affaires et peine à renouveler le modèle bonapartiste (crise de leadership) qui structure son emprise électorale. L’un et l’autre négocient comme ils peuvent un patrimoine symbolique : celui de « partis de gouvernement ». Il n’apparaissent plus que comme de pâles machines à faire élire de médiocres apparatchiks, des écuries qui ne cherchent plus que le pouvoir pour le pouvoir, médiocres prébendiers de la Ve République. Le comportement du PS, incapable de mettre en échec ses dirigeants malgré les bruits de fronde entendus dans les sections, ou celui de certains notables du PCF préférant faire alliance avec l’adversaire idéologique pour quelques places, donnent une image des partis comme de piteuses écoles de la duplicité et du carriérisme, l’enclos des passions tristes où règne, à travers la concurrence des coteries, la « loi d’airain de l’oligarchie » décrite par Roberto Michels.

D’un autre côté, il faut prendre en compte le fait que l’individualisme contemporain se trouve structuré par la préférence du temps court au temps long, par le retour rapide sur investissement, par une prime à la fluidité sur la fixation, par l’habitude d’une souveraine solitude, par l’instabilité, le plaisir des revirements, la mobilité permanente, la multiplication des liens faibles ; bref, par tout ce qui précisément s’oppose à l’engagement, à la durée qu’il requiert, à l’abnégation, l’effort, la constance qu’il suppose. Le néolibéralisme et la fin concomitante de l’État-providence imposent en somme le parachèvement de l’anthropologie bourgeoise diffusée depuis deux siècles dans le corps social par la sacralisation de la propriété privée, accentuant la focalisation subséquente de l’individu sur son champ d’action immédiat et strictement personnel, c’est-à-dire sa reconduction permanente dans la sécheresse des rapports de production capitalistes. Autrement dit, l’individualisme contemporain se donne comme la négation objective de toute expérience réellement collective et, partant, de l’engagement concret d’un collectif solide dans des rapports de force politiques de grande ampleur, de ceux aujourd’hui indispensables pour renverser l’hégémonie néolibérale.

Tant et si bien que le militant, le partisan, celui qui prend son parti et en assume les devoirs, apparaît comme une antiquité un peu inquiétante aux yeux du grand nombre, comme habité par une subjectivité disciplinaire incompatible avec l’époque, comme le membre improbable d’une secte étanche et mystérieuse, au mieux romantique. On a oublié qu’un parti n’était rien d’autre qu’une organisation collective peuplée d’êtres humains génériques préoccupés par leur temps, qu’il était un lieu de rencontres, de partage et d’amitié d’une richesse inégalable, qu’il était une école ouverte et permanente pour tous ceux qui s’engagent dans un mouvement commun, un lieu où la conscience, tendue vers un but pratique, ne cesse de se cultiver, un lieu où se résout le conflit entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, un lieu où la stérilité des postures idéalistes est sans cesse dépassée dans une praxis commune. On a surtout oublié que les partis, en regroupant les être humains dans un système d’interactions non motivé par la recherche de ressources économiques (à l’inverse du système productif qui déterminent une grande partie de nos vies), sans jamais faire de leur appartenance de classe un critère de sélection, repoussent constamment l’aliénation économique et ses dominations quotidiennes. Ils apparaissent ainsi en dernier ressort comme de véritables sanctuaires civiques, sorte de primo-ecclésias qui, en permettant à tout un chacun de se mêler de la chose politique, se donnent pour fonction première de protéger la citoyenneté.

Bref, les partis ont été hypostasiés, et de fait déshumanisés. Rares sont les « militants de base » qui ont le droit à la parole dans le spectacle médiatique. Rares les fois où, quand on daigne parler d’eux, ne se trouve pas une pointe de condescendance dans l’énoncé. La subjectivité militante n’a eu de cesse d’être battue en brèche ces dernières décennies. Avec un résultat prévisible : une crise de l’engagement qui débouche sur une démocratie de si faible intensité qu’elle pourrait basculer insidieusement dans diverses formes de régimes autoritaires.

Du supermarché et des chiens

Cette crise de l’engagement est particulièrement lisible dans deux phénomènes distincts, mis en lumière par la dernière échéance électorale : le comportement consommatoire des (non) électeurs et le mépris ordinaire des intellectuels.

Qui n’a entendu parler aux lendemains de ces élections de « l’offre électorale » ? Qui n’a pas dans son entourage quelqu’un qui n’est pas allé voter ce 25 mai 2014 parce qu’il jugeait que l’« offre électorale » ne lui « correspondait pas », quand bien même il n’y a jamais eu autant de listes pour un scrutin ? En réalité, tout se passe comme si dorénavant la vie politique était un vaste supermarché pour des citoyens apathiques réduits au rang de consommateurs paresseux, plus ou moins ethnicisés, qui voudraient un peu plus de ci, un peu plus de ça, « quelque chose qui me ressemble vraiment ».

Deux malentendus :

– D’abord les partis politiques ne sont pas au service des citoyens : ils ne leur doivent que le respect de la parole donnée. Au contraire : ils sont des citoyens. Leur programme, leur ligne est le fruit de compromis internes noués au fil des discussions entre les citoyens pluriels qu’ils regroupent. Ils ne sont pas un service, mais une expérience. Que ceux que « l’offre électorale » disponible insatisfait cessent leurs simagrées – comme si quoi que ce soit dans une démocratie leur était dû – fondent leurs propres partis ou s’engagent dans ceux déjà constitués pour faire bouger les lignes. Il n’existe pas une chose politique qui soit acquise. Chaque chose politique nécessite le concours de tous. La République n’est pas un invariant : c’est une donnée historique qui repose sur un état momentané des rapports de force. Rien n’est donc plus étranger à la politique que celle d’un consommateur passif, qui attendrait du système qu’il produise l’offre correspondant à sa demande particulière. La démocratie est un combat. Le droit de vote lui-même n’est pas un dû ; comme le disait René Char, et comme le regard historique ne cesse de nous l’apprendre, lui qui contemple l’impensable se répéter encore et toujours au fil des siècles : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».

– Ensuite, il n’existera jamais de programme politique qui satisfasse pleinement les attentes individuelles de tout un chacun, qui remplisse les désirs de son ecceité, pour la simple raison qu’un parti regroupe plusieurs personnes et se fonde donc nécessairement sur des compromis (cependant que  de grandes lignes idéologiques, pour ceux qui en ont encore, permettent à tous de s’y retrouver, d’y voir clair). Autrement dit, l’engagement civique demande nécessairement de consentir à une certaine forme d’abnégation et de supporter cet « enfer » que sont les autres, comme en réalité le requiert toute forme de vie collective déterminée. Justifier le geste abstentionniste par l’absence d’ « offre électorale » adéquate relève donc d’une attitude enfantine, toute faite d’un égoïsme capricieux qui sied mal à la République, aux adultes « majeurs » (au sens kantien) qui la fondent.

Le plus inquiétant est peut-être de voir ces traits enfantins gagner les intellectuels médiatiques « de gauche » (il est vrai que les glorioles du spectacle demandent quelques concessions), qui affichent un mépris bien mal placé contre les organisations politiques. Trois exemples : Todd, Sapir et Badiou, qui nous permettront de voir à quel point l’inconséquence idéaliste semble avoir repris du terrain. La montée du fascisme est toujours précédée d’une faillite intellectuelle des élites.

Emmanuel Todd, ce chantre de la démocratie et de la démondialisation, pourfendeur théâtral du libéralisme, fin prophète qui nous avait promis l’avènement du hollandisme révolutionnaire – sans doute pour mieux assurer sa place dans les grandes ondes nationales après la victoire probable du PS aux élections présidentielles – a donc jugé de bon ton de se féliciter d’être dans « le camp des vainqueurs » le lundi 26 mai 2014 sur France Culture, puisqu’il s’était abstenu de voter la veille. Il y a des petits gargarismes qu’il faut mieux savoir ravaler quand par son comportement et son langage on finit par légitimer l’accession au pouvoir de l’extrême-droite, mêlant l’indécence à la vulgarité.

Jacques Sapir, antilibéral convaincu et parfois convaincant, s’est lui-même comporté avec la lâcheté structurelle qui semble régir la classe intellectuelle : quelques jours avant le vote, tout heureux de se faire mousser au moment d’une échéance électorale en démontrant son pouvoir de prescription, l’économiste ne donne qu’une consigne aux amateurs éclairés qui suivent ses analyses : ne pas voter pour les « européistes » représentés par le PS, l’UDI, les Verts, « Nouvelle Donne » et l’UMP, mais pour tous les autres, « selon ses préférences politiques personnelles ». En creux, il place donc sur un plan d’équivalence Front de gauche et Front national, entretenant lui aussi une confusion politique bien éloignée des rudiments d’une quelconque éthique de la responsabilité.

Quant à Alain Badiou, ennemi déclaré de la démocratie et adepte de l’hypothèse communiste, il ne trouve rien de mieux à faire, dans un entretien qu’il donne à Mediapart avec Aurélien Bernier – qui vient alors d’écrire un livre sur l’enjeu européen -, que d’afficher un mépris indifférencié pour tous les partis quels qu’ils soient comme pour la compétition électorale en appelant à « renoncer au pouvoir d’État » pour lui préférer le « chemin, retiré et transitoire, de la patience », à se détourner « des polarisations militantes en vue des échéances électorales » qui lui paraissent en effet tout à fait « vaines ». Badiou préfère se réfugier dans l’universalisme abstrait du lent travail de rénovation internationale « de la subjectivité mondiale » (1). Cependant, quand l’extrême-droite devient une force matérielle agissante de premier ordre (elle a gagné quasiment 200 collaborateurs grâce à son score aux européennes, en plus de ses nombreux élus – 24 eurodéputés sur les 74 envoyés par la France au Parlement européen), ces pudibonderies de salon qui font l’apologie du renoncement – n’est-ce pas là choisir de lui abandonner le pouvoir immense que confère le monopole de la violence légitime ? – commencent à faire mauvais effet.

Il serait peut-être temps que tous ces idéalistes de fait qui pétaradent dans l’azur médiatique daignent à nouveau se salir les mains. Comprennent que se battre pour une hausse des minima sociaux n’est pas un combat négligeable pour des millions de gens et qu’il y a autant de noblesse à concevoir un tract de marché qu’un tractatus politicus. Dans sa onzième « thèse sur Feuerbach », Marx, suivant le fil de ses réflexions matérialistes, avait été contraint de dissoudre les suffisances de l’esprit savant : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ». Le discours est performatif, il agit toujours. Les intellectuels, plus que les autres peut-être, sont donc « condamnés à être libres » selon le mot de Sartre, et donc à choisir. Marx avait ainsi l’ambition de faire descendre l’intellectuel de son piédestal pour le mener jusqu’au sein suant des classes populaires, afin de donner au prolétariat, exploité par la minorité des détenteurs des outils de productions, une arme concrète en prise avec les rapports de force actuels. Cette ambition s’est perdue. Reprenant ce mot d’ordre, Paul Nizan faisait sienne cette posture et expliquait, dans son célèbre pamphlet sur « les chiens de garde », comme les grands clercs de l’université, en désertant la lutte politique afin d’asseoir magistères et carrières personnelles, se faisaient les complices de l’ordre établi, de l’amoncellement d’obscurs nuages qui planaient sur les années 1930. Des planqués, à peu de choses près.

Il serait peut-être temps que la gauche en finisse avec ses chiens de garde et qu’elle retrouve parmi ses rangs le goût des intellectuels organiques (2), prêts à descendre de leur vieilles tours d’ivoire pour s’engager concrètement dans la lutte des classes et les rapports de force politiques qui les prolongent. Car on est citoyen avant d’être clerc ; pas l’inverse.

« Il y a d’une part la philosophie idéaliste qui énonce des vérités sur l’homme et d’autre part la carte de la répartition de la tuberculose dans Paris qui dit comment les hommes meurent », écrit Paul Nizan.

L’avenir

L’issue de cette crise civique ne passera pas par une énième mise en scène des discussions entre les forces de gauche, les vœux pieux d’une majorité alternative et les arrangements d’appareils pour les prochaines élections intermédiaires. Elle dépendra plutôt de la capacité du Front de gauche à incarner une révolution démocratique et à latéraliser le débat public sur l’opposition peuple/oligarchie ; ce qui implique évidemment d’éviter dorénavant toute alliance de circonstance avec le pouvoir en place. Ainsi, évidemment, que de soutenir et faire converger de concert avec la société civile les diverses luttes sociales en cours et à venir. C’est comme cela que Podémos en Espagne et Syriza en Grèce ont réalisé les percées qui éclaircissent aujourd’hui le paysage européen, et c’est sans doute la voie vers laquelle nous devons nous tourner.

Et puis reprendre le terrain de liberté. Le thème de la souveraineté nationale soulevé par l’extrême-droite s’accompagne souvent d’une réduction des libertés publiques. Nous devrons donc envahir ce champ politique de la liberté, celui de la faculté d’agir, celui du pouvoir collectif, ce lui du protagonisme démocratique. Imposer notre lecture – forte – de la liberté : ni celle du néolibéralisme étriqué, ni celle du franchouillard-nationalisme, mais celle de l’émancipation humaine.

Dans La solution, Brecht se demandait ironiquement s’il n’était pas « plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre » quand celui-ci se montrait rétif avec le régime en place : mais que faire quand la société, disloquée par un pouvoir autoritaire et impuissant, dispersée dans la guerre civile du marché déchaîné, n’est justement plus capable de faire peuple ? Il faut la reconstituer en peuple. Et l’histoire nous apprend que cette renaissance politique ne peut passer que par la convocation d’une assemblée constituante.

En attendant,  il est certain que ceux qui renoncent à s’engager apparaîtront bientôt tout aussi coupables que ceux qui s’abstiennent de voter.

C.

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Notes :

1) Lire notamment La condition de l’homme moderne, Pocket, 2002.

2) Voir à partir de 27′.

3) Lire à ce propos l’excellente tribune du sociologue Razmig Keucheyan dans The Guardian.

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2 réflexions sur « Le triomphe de l’extrême-droite ou la crise de la faculté d’agir »

  1. Merci pour ce billet éclairé.

    J’encourage mes proches a s’investir dans la société civile, au travers de partis politiques, d’associations ou de collectifs citoyens.

    La caste politique en place, associée a leurs freres et soeurs du monde de la finance, ne se laissera pas faire. Les citoyens doivent se battre pour récupérer leurs voix et la possibilité de choisir.

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