Jane Evelyn Atwood, photographe américaine

Les Gonaïves, Haïti, 2005 ©Jane-Evelyn Atwood

La photographe et reporter américaine Jane Evelyn Atwood expose à la Maison européenne de la photographie, à Paris. Un vertigineux voyage dans ces mondes clos où nos sociétés dissimulent l’anormalité de ses malades, aveugles, handicapés, criminelles, prostituées, démunis… Rencontre et entretien.

Visiter une exposition de Jane Evelyn Atwood est une expérience douloureuse. Nos œillères s’y dissolvent dans l’amertume et la tendresse, nos yeux observent des mouvements plus lourds, reprennent quelque chose de l’ordre de la responsabilité. Les photographies de Jane Evelyn Atwood arrêtent le regard. Voir n’est pas anodin, nous disent-elles.

Avons-nous perdu l’habitude de regarder, nous qui circulons rapidement dans des environnements dessinés pour favoriser l’écoulement des flux, des transports, avec le plus d’agrément – ou d’indifférence – possible ? Ou n’est-ce pas la société qui s’efforce de dissimuler tout ce qui pourrait heurter l’image du bonheur façonnée par la communication, la publicité ?

Notre idée de la visibilité du monde et des êtres change du tout au tout lorsque l’on découvre les photographies de Jane Evelyn Atwood: silence devant ces visages repliés, gênés face à l’objectif de la photographe, masqués par les stigmates de l’exclusion. Atwood nous livre une incursion dans les mondes clos que nos sociétés ont construits pour soulager leur peine, dans les espaces prévus pour exclure. Elle nous propose un regard ardent sur ces dispositifs de tri. Les exclus prennent le regard de l’autre, soit comme quelque chose d’interdit, soit, quand il est sincère comme l’est celui, merveilleux, de Jane Evelyn Atwood, comme un miracle. Ils tâtonnent dans l’autorisation d’apparaître que leur délivre la photographe.

Jane Evelyn Atwood nous révèle la sidérante dignité incluse de ces gens exclus, écartés du monde par les hasards de la vie, l’arbitraire, la contingence, l’injustice en somme. Centres de rétentions, hôtels de passe, chambres d’hôpital, corps en retraits : définitivement, la condition humaine a quelque chose de difficile.

Institut pour aveugles, Paris, 1980 ©Jane Evelyn Atwood

Pour Kafka, la littérature devait être « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Avec quelques photos, Jane Evelyn Atwood s’est élevée avec élégance au niveau de cette exigence. Dans cette exposition, il y a une photo hors-série: la tentative de suicide d’une jeune femme, son visage est posé sur les rails, la roue du métro tenaille sa joue, la longe, des hommes s’affairent pour la dégager. Dans son œil gauche, l’espoir et la surprise provoquée par la sollicitude des hommes venus porter secours. Dans son œil droit, le désespoir, l’indifférence et la déception d’avoir manqué la mort, le découragement face à la perspective d’un retour vers une vie qui n’en vaut pas la peine. « Tentative de suicide, métro Belleville, Paris, France, 1996. »

Cette rétrospective photographique laisse le spectateur avec une conscience un peu plus avertie du monde. Jane Evelyn Atwood paraît en tout cas nous suggérer que les efforts que nous déployons pour l’oublier sont peut-être, en plus d’être infantiles et lâches, une solution absurde. Ce ne sont pas des handicaps physiques qui blessent l’humanité des hommes, mais bien l’exclusion que les autres leur font subir. Le mal n’est pas dans une jambe perdue, mais dans le regard détourné. Ce regard détourné que Jane Evelyn Atwood a passé sa vie à rendre aux démunis, rachetant seule notre indifférence générale.

REGARDER LES EXCLUS

Jane Evelyn Atwood est née à New York en 1947. Elle émigre à Paris en 1971, obtient son premier appareil en 1976 et commence à photographier les prostituées dans la rue. Elle capture le fugitif, l’ombre en mouvement, les recoins glissants, l’aplomb fuyant des prostituées, leur grâce en demi-teinte, leur flottement, rue des Lombards.

La Rue des Lombards, Paris, 1976-1977 © Jane Evelyn Atwood

Un peu plus tard, dans les années 1980, elle s’introduit dans une école pour aveugles. Elle en tire une série de portraits magnifiques, où la poésie si particulière qui imprègne la gestuelle prévenante et douce des aveugles se révèle, fascinante. Une temporalité différente, une façon de se présenter, d’être simplement décalée de nos perceptions usuelles.

Puis vient son travail sur les prisons, pour lequel elle consacre une dizaine d’années, côtoyant des femmes emprisonnées. Ses clichés composent un réquisitoire contre la peine de mort. Jane Evelyn Atwood relate l’implacable de ces dispositifs de contrôle, d’enfermement, où la vie s’éteint lentement, par manque d’oxygène et de sens.

La photographe se concentre ensuite sur les victimes des mines antipersonnel, à qui manquent un ou plusieurs membres, qui sont devenues des formes incomplètes, méconnaissables. Pour cela, Jane Evelyn Atwood s’est rendue au Cambodge, au Mozambique, au Kosovo, en Angola et en Afghanistan. Durant ces aventures, elle-même faillit sauter sur une mine. Sur ses photos, on voit des estropiés jouer au basket avec une force incroyable, des mères de famille le regard haut, des pères, des enfants abîmés déjà.

Une autre série est consacrée à un malade du sida, transformé en squelette par la maladie. Jane photographie la douleur de son quotidien, la vie brûlante d’épuisement. Ses clichés ne volent pas, ils restituent, rendent à ces hommes et ces femmes délaissés l’attention que leurs congénères leur portaient avant que leur vie ne change brusquement d’aspect.

Il y a enfin ces photos consacrées à Haïti, que l’Américaine a photographiée avant et après le séisme de 2010. Des immeubles découpés, des corps arrachés, la vaste dépouille d’un cheval allongé sur le flanc sur le bitume d’une route, la rouille et le béton poli, les tankers dans la baie, les activités domestiques et leur humilité. Et malgré tout, ces couleurs vives qui entretiennent la dignité peut-être, comme cette petite fille colorée qui manie un balai bleu, dans une jolie robe rose, le visage bien droit dans la lueur dorée du soleil.

ENTRETIEN

Votre travail photographique traite du handicap et de l’exclusion: quel est le rôle du photographe selon vous ? Quelle est sa mission ?

Jane Evelyn Atwood : Je n’aime pas tellement le mot de mission. Mes photographies ont leur vie propre; elles n’ont pas besoin d’appartenir à un projet qui les dépasse pour exister. Je photographie avant tout pour satisfaire ma curiosité obsessionnelle. Je suis fascinée par l’exclusion, les mondes clos… Cela a commencé avec mon travail sur les prostituées. Je suis fascinée par la manière dont les gens en situation de réelle détresse gèrent leur vie malgré tout. Quand je vois cette femme (dans la série Landmines) qui n’a plus de jambes, qu’un seul bras, et doit élever son enfant, je me demande comment elle parvient encore à se lever tous les matins pour continuer à vivre.

Votre travail consiste-t-il à rendre visible ce qui est invisible ?

Oui, je pense que l’on peut formuler les choses comme ça, même si je ne pense pas à cela quand je suis dans le vif du sujet, au travail.

Comment travaillez-vous l’esthétique de vos photos ?

C’est à vous de me le dire. Je suis une professionnelle et j’essaie de faire de belles photos à chaque fois. Mais je pense que les gens en eux-mêmes sont beaux, ces femmes, ces enfants. Les enfants aveugles ont une grâce particulière. Tout ce qui se passe avec leurs mains… Ils ne les utilisent pas seulement pour communiquer, comme les autres… Ils avancent différemment des autres enfants parce qu’ils ont peur de se heurter à quelque chose. Ils bougent dans la précaution, non dans la violence. Cela crée une poésie magnifique.

Comment choisissez-vous vos sujets ?

C’est presque toujours quelque chose de visuel qui déclenche ma curiosité. En ce qui concerne ma série sur les enfants aveugles par exemple, je prenais un bus qui passait tous les jours devant l’école nationale des jeunes aveugles, à Duroc, à Paris. Trois jeunes aveugles montaient régulièrement dans le bus: je les ai regardés avec fascination pendant des semaines. À un moment donné, le bus a changé de configuration, si bien que la place habituelle des trois jeunes aveugles avait disparu: ils sont montés, ont commencé à tâtonner. C’était très beau. Tout le monde bien sûr les dévisageait. Un jour, j’ai donc décidé d’aller voir derrière les murs de l’école, et j’ai pris toutes ces photos.

Comment est-ce que l’on fait pour approcher ces gens qui vivent des choses très difficiles, quand on n’est pas soi-même dans une situation difficile ?

Je n’ai jamais essayé de forcer quelqu’un à se laisser photographier. Je leur explique simplement pourquoi je veux les photographier, ce que je compte faire de ces photos, et je leur montre souvent le résultat. Ils posent souvent des questions légitimes, et répondre à ces interrogations fait partie du travail du photographe. Vous savez, les gens se laissent photographier pour toutes sortes de raisons. J’ai mis beaucoup de temps pour me comprendre moi-même, suis passée par une longue psychanalyse d’environ neuf ans, qui m’a aidée à comprendre qui je suis, et sans doute, du même coup, qui sont ces gens. Je me dis que l’on a sans doute des préoccupations un peu similaires, au fond. Il y a une sorte de proximité qui fait qu’ils m’acceptent.

James Baldwin et son frère David, St. Germain des Près, Paris, 1981 © Jane Evelyn Atwood

Avez-vous relevé des points communs chez tous ces gens, aveugles, handicapés, condamnés, sinistrés, qui n’ont rien d’autre à voir entre eux que d’être exclus ?

Ils portent tous en eux le rejet du reste du monde, et sont parcourus d’une sorte de folie dans l’existence, un désarroi latent. Il n’y a qu’un seul monde, dans lequel nous vivons tous, et nous devrions y inclure tout le monde. Hélas, les gens ont peur de ceux qui ont l’air différents d’eux-mêmes, des inconnus. Les gens ont peur de ce môme aveugle, qui a un œil exorbitant et sans profondeur. Pourtant, ce n’est qu’un enfant.

Vous publiez un livre de vos premiers clichés, consacrés aux prostituées de la rue des Lombards, à Paris. Que pensez-vous des débats actuels sur le sujet: sanction des clients, réouverture des maisons closes, etc. ?

Je suis contre l’idée de sanctionner les clients, ce qui serait de toute manière inefficace. Ça va surtout isoler les prostituées et rendre leur travail encore plus dangereux. Car cela ne va pas stopper la prostitution, c’est une illusion. Moi j’ai choisi de ne pas vendre mon corps; d’autres ont fait un choix différent, pour diverses raisons qu’il ne m’appartient pas de juger. Ce qui se passe entre adultes consentants ne me regarde pas. Par contre, il faut lutter contre le proxénétisme, qui est bien entendu un vrai fléau. Mais nous avons déjà des lois contre l’esclavage, non?

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez visité les prisons pour femmes ?

Les femmes y sont traitées comme des citoyennes de seconde zone. Beaucoup de femmes qui avaient été abusées à l’extérieur, continuent à être traitées minablement à l’intérieur. Il n’y a pas de travail pour elle. En France, elles restent en cellule 23h/24, avec 10 minutes de douche par semaine… C’est une ambiance saturée de peur, car on est tous à la merci de ce système pénitentiaire. Mon exposition est dédicacée à Corinne Hélis, morte dans une prison française, parce que le directeur a refusé qu’elle garde la Ventoline dont elle avait besoin pour son asthme avec elle, dans sa cellule. C’était une décision arbitraire, qui a fini par la mort d’une détenue. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’en Inde pour mourir en prison.

Vous êtes allée à Haïti pour une série, puis y êtes retournée après le séisme : qu’avez-vous vu ?

J’y suis allée une première fois pour une commande. Puis j’ai décidé d’y consacrer un travail plus en profondeur, qui m’a demandé trois ans et a débouché sur un livre. Deux ans après sa parution, le tremblement de terre a eu lieu. J’y suis donc retournée. C’était un spectacle inouï de désolation, de destruction totale, avec ces immeubles hachés qui ne voulaient pas s’abattre, et qui aujourd’hui encore restent là, comme ça, à moitié effondrés.

Y a-t-il un engagement politique fort dans votre œuvre ?

L’engagement politique vient malgré moi. Mes positions se lisent avec évidence dans mes photos. Par exemple, je n’aurais pu considérer ma série sur les femmes incarcérées sans une photo d’une condamnée à mort, pour dire: «Voilà, c’est cela qui se passe aux États-Unis».

Vous avez failli être victime de l’explosion d’une mine anti-personnel : ne vous êtes-vous jamais dit qu’il fallait arrêter ?

Non. Si je commençais à fantasmer sur tout ce qui pourrait m’arriver en reportage… Je ne me permets pas de penser à la mort. J’essaie juste de faire très attention. Le monde est plus dangereux qu’il y a quelques années; si vous êtes blanche, américaine, il y a des pays dans lesquels il vaut mieux ne pas mettre les pieds. Faire des photos n’est plus, hélas, l’aventure que cela a été.

Quand on a croisé tous ces destins cruels, continue-t-on à trouver un sens à la vie ?

Un journaliste m’a demandé une fois si je ne laissais pas un morceau de mon âme à chaque cliché; non, je ne laisse pas mon âme dans ces clichés, au contraire je l’enrichis chaque fois, je ramène des fragments supplémentaires à chaque fois que je rentre à la maison, après avoir interrogé tel ou tel monde. Une fois que j’ai vécu dans ces mondes fermés aux autres – fermés non pas parce que les gens qui y vivent veulent se cacher, mais parce que ceux qui n’y vivent pas veulent qu’ils soient cachés –, je me sens beaucoup plus riche.

Est-ce que vous gardez contact avec eux, une fois votre sujet terminé ?

Oui, souvent. Bien entendu, c’est plus simple avec ceux qui sont en France. J’avais par exemple offert plusieurs tirages aux prostituées que j’avais photographiées à Paris dans les années 1970; on les voit d’ailleurs affichées sur les murs de leurs chambres dans certaines photographies exposées ici. J’avais aussi donné l’adresse d’une boîte postale aux prisonnières, et beaucoup ont correspondu avec moi après mon passage. Elles n’avaient pas le droit de recevoir mes photos en prison, mais elles pouvaient me les demander une fois dehors. Je les leur envoyais volontiers.

Comment est-ce qu’on fait pour quitter ces gens qui sont dans des situations bouleversantes ? Les oublie-t-on ?

Non, jamais. Et si je ne parvenais pas à utiliser ces photos dans des livres ou des expositions, je suis sûre que je deviendrais folle. Il faut que le travail soit vu par le public pour être accompli.

N’est-on pas triste de quitter ces gens, de vivre loin d’eux ?

C’est une question que l’on ne m’a jamais posée, pourtant c’est une très bonne question, fondamentale même. Merci de me la poser. Je suis toujours triste en effet, je suis toujours triste quand je quitte mes sujets. Mais je sais quand le sujet est terminé, quand j’ai assez d’expériences avec eux, de photos. Même si c’est effectivement très difficile pour moi de m’arrêter : ces gens que je croise, c’est banal de le dire, mais je les aime. Et souvent cela me pousse à travailler un peu trop longtemps, le temps justement de trouver le courage pour partir, les quitter. Après, il me faut une certaine période de sevrage pour commencer un autre sujet.

(Article publié sur Mediapart.fr)

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